Il y a une question que j’entends souvent, formulée de différentes façons : « L’hypnose, ça marche pour quelqu’un comme moi ?« Derrière cette question, il y a souvent une personne avec un TDAH, un TSA, ou les deux. Et derrière la question, une croyance implicite : que le cerveau « différent » serait un obstacle à l’hypnose.
La réalité est plus surprenante que ça.
La suggestibilité hypnotique : un trait stable… sauf quand ça ne l’est pas
On sait depuis les années 1960 que la suggestibilité hypnotique est un trait relativement stable chez la plupart des individus, mesurable via des échelles validées comme la Stanford Hypnotic Susceptibility Scale. La logique voudrait donc que les personnes avec des troubles attentionnels — qui ont du mal à maintenir le focus — soient moins hypnotisables.
Une étude publiée dans un journal de psychiatrie clinique a mis ça à l’épreuve. Des patients adultes avec un TDAH, naïfs de tout traitement stimulant, ont été évalués sur leur suggestibilité hypnotique, puis réévalués après avoir atteint une dose efficace de méthylphénidate. Au seuil thérapeutique, les scores moyens de suggestibilité ont augmenté significativement — et tous les patients initialement peu hypnotisables ont atteint un niveau modéré à élevé. (PubMed)
Ce résultat contre-intuitif suggère que ce qui freinait l’hypnose n’était pas une incapacité intrinsèque, mais la dysrégulation attentionnelle elle-même. Régule l’attention, et la porte s’ouvre.
Autisme : le paradoxe de l’empathie
Du côté des TSA, la situation est encore plus intéressante. Certaines théories de l’hypnose postulent que la capacité à être hypnotisé dépend d’une forme d’empathie ou d’implication affective avec l’hypnotiseur. Or, les personnes autistes — surtout celles présentant de l’alexithymie — seraient selon cette logique de mauvais candidats.
Les individus avec un TSA, notamment ceux souffrant d’alexithymie, ont été identifiés comme déficitaires en empathie — ce qui les classerait, selon la théorie de l’implication empathique, comme « peu hypnotisables ». Pourtant, les études empiriques, bien que peu nombreuses, suggèrent le contraire. (PubMed)
Quelques études de cas publiées dans des revues cliniques rapportent que des enfants et jeunes adultes autistes ont pu entrer en état hypnotique et bénéficier d’interventions ciblées — notamment sur l’anxiété, qui est l’une des comorbidités les plus fréquentes et les plus invalidantes dans le TSA. Ce qui a fait la différence dans ces cas : l’adaptation totale du protocole aux intérêts et au mode de traitement de la personne. Pas de script standard. Pas de métaphore générique.
Sur l’attention : un effet réel, mais partiel
Une étude contrôlée (PLOS ONE, 2015) a examiné l’effet de suggestions hypnotiques sur les temps de réaction dans une tâche d’attention soutenue, chez des adultes TDAH et des contrôles sains. Les suggestions hypnotiques ont eu un effet significatif sur les temps de réaction dans la tâche d’attention soutenue, chez les participants TDAH comme chez les contrôles. Fait notable : les différences entre les deux phases — avant et après l’induction hypnotique — étaient différentes dans les deux groupes : chez le groupe TDAH, les temps de réaction ont diminué après l’induction, alors que chez les contrôles, ils ont augmenté. (PubMed) (nih)
Autrement dit, l’hypnose semble avoir un effet spécifique sur le traitement attentionnel chez les personnes TDAH — pas juste un effet de relaxation général.
L’estime de soi : un levier sous-estimé
Une étude pilote française, publiée en 2024 dans les Archives de Pédiatrie (CHRU de Tours), s’est intéressée à l’hypnose comme outil pour travailler l’estime de soi chez des enfants suivis en neurologie pédiatrique. Parmi les 11 enfants analysés — dont 6 avec un TDAH — l’estime de soi s’est améliorée de façon statistiquement significative sur l’échelle Jodoin 40 et sur le score auto-attribué. (PubMed)
C’est un résultat modeste par la taille de l’échantillon, mais qui pointe vers quelque chose de cliniquement pertinent : l’hypnose n’agit pas que sur les symptômes cibles. Elle agit sur la relation que la personne entretient avec elle-même — ce qui est souvent la blessure la plus profonde dans les TND.
Ce que la recherche ne dit pas encore
Soyons honnêtes sur les limites. L’hypnothérapie n’est pas positionnée comme traitement principal ou autonome des déficits centraux des troubles du neurodéveloppement — elle offre des bénéfices concrets sur la qualité de vie et le contrôle des symptômes associés comme l’anxiété, les troubles du sommeil et les difficultés fonctionnelles. (PubMed Central)
Les études disponibles sont encore peu nombreuses, souvent avec de petits échantillons, et rarement randomisées. L’hypnose dans les TND, c’est un champ en construction — pas une pratique établie avec un protocole standardisé.
Ce qui est établi, en revanche : l’hypnose n’est pas contre-indiquée dans les TND. Et dans certains cas, le profil cognitif des personnes concernées — capacité à se concentrer intensément sur un objet d’intérêt, monde intérieur riche, traitement sensoriel particulier — peut devenir un atout réel, à condition que le praticien sache s’y adapter.
En pratique
Ce que ça change dans ma façon de travailler : je ne pars pas avec un protocole préétabli. Je pars de la personne — de la façon dont elle traite l’information, de ce qui capte naturellement son attention, de ce qui fait sens pour elle. L’hypnose dissociative, notamment, offre des leviers intéressants pour les personnes qui ont déjà une tendance naturelle à sortir du flux ordinaire de conscience.
La recherche commence à formaliser ce que certains praticiens observent depuis des années. Ce n’est pas encore un consensus — mais c’est déjà une piste solide.
