Il y a des personnes qui traversent leur journée entière en mode performance. Pas parce qu’elles le choisissent vraiment — plutôt parce qu’elles ont appris, très tôt, que montrer qui elles sont réellement créait des frictions. Alors elles observent, copient, ajustent. Elles « font comme les autres ». On appelle ça le masking.
Dans le champ de l’autisme, ce terme désigne l’ensemble des stratégies — conscientes ou non — qu’une personne autiste déploie pour dissimuler ses traits et se conformer aux normes neurotypiques. Forcer le contact visuel. Supprimer les comportements répétitifs en public. Calculer en temps réel les règles sociales implicites que les autres semblent absorber sans effort. Certaines personnes décrivent ça comme le fait de forcer le contact visuel pendant une conversation, ou de réprimer des comportements répétitifs pour mieux se fondre dans un groupe. (ResearchGate)
Un coût cognitif et émotionnel réel
Le masking n’est pas anodin. Une méta-analyse publiée en 2024 établit un lien entre le camouflage autistique et une augmentation de l’anxiété, de la dépression et de l’anxiété sociale, ainsi qu’un bien-être général plus faible — indépendamment de l’âge, du sexe ou du statut diagnostique des participants. (PubMed)
Ce qui rend ce résultat particulièrement significatif, c’est qu’il ne se limite pas à un sous-groupe : la relation entre masking et difficultés de santé mentale est robuste et transversale.
Beaucoup d’adultes autistes décrivent une auto-surveillance constante pendant les conversations, la gestion silencieuse d’un inconfort sensoriel, et le calcul en temps réel des règles sociales. Sur le long terme, cela génère un stress chronique qui peut, quand les exigences de la vie augmentent et que le temps de récupération diminue, basculer en burnout. (nih)
Ce burnout autistique est distinct d’un simple épuisement : c’est un effondrement des ressources de compensation, souvent après des années de surfonctionnement apparent.
Le masking et le retard de diagnostic
C’est ici que le sujet prend une dimension systémique. Dans une étude mixte récente, le masking a affecté l’accès au diagnostic chez 3 femmes sur 4, contre 1 homme sur 4 dans l’échantillon. (PubMed)
Des recherches montrent que les filles et les femmes autistes sont plus susceptibles de masquer que leurs homologues masculins, ce qui peut retarder le diagnostic et augmenter la vulnérabilité à l’anxiété, à la dépression et au burnout. (PubMed)
Mais attention à la lecture trop simpliste. Une étude brésilienne de 2025 portant sur 253 adultes autistes montre que si le camouflage est significativement plus fréquent chez les femmes, il n’explique pas directement le retard de diagnostic. Les stéréotypes de genre et l’inadéquation des outils d’évaluation clinique — conçus sur des présentations majoritairement masculines — seraient les véritables obstacles. (PubMed)
Autrement dit : ce n’est pas seulement que les femmes autistes se cachent mieux — c’est aussi que le système de diagnostic regarde mal.
La question de la causalité
Longtemps, on a supposé que le masking causait les difficultés de santé mentale. La réalité est plus complexe. Une étude longitudinale de 2025 portant sur 332 adultes autistes suivis sur deux ans a trouvé que les personnes avec un niveau initial de camouflage plus élevé montraient une diminution des difficultés de santé mentale — tandis que celles avec un niveau initial plus bas connaissaient une augmentation. En revanche, les difficultés de santé mentale initiales ne prédisaient pas de changement dans le camouflage. (PubMed Central)
Ce résultat nuance le tableau : le masking est peut-être, dans certains contextes, une stratégie d’adaptation fonctionnelle — pas seulement un facteur de risque. La question n’est pas de l’éliminer, mais de comprendre à quel prix il est maintenu, et dans quelles conditions il devient délétère.
Alexithymie : le masking qui s’intériorise
Un mécanisme particulièrement intéressant est le lien entre masking prolongé et alexithymie. Sur le long terme, la charge émotionnelle et cognitive du masking peut conduire à l’alexithymie — une condition qui touche environ 50 % des personnes autistes et qui rend difficile la distinction entre les émotions et leurs états physiques. Cette difficulté altère la capacité à s’autoréguler, retardant la reconnaissance du stress jusqu’à un point critique, qui peut déboucher sur un burnout. (PLOS)
C’est un cercle particulièrement silencieux : le masking efface les signaux internes au point que la personne ne perçoit plus elle-même qu’elle est en train de s’épuiser.
Ce que ça change en pratique
Pour un praticien qui travaille avec des personnes autistes — ou qui découvrent tard qu’elles le sont — le masking est souvent le premier sujet à déposer. Non pas pour le « supprimer » (ce serait naïf et contre-productif), mais pour le rendre visible, nommer son coût, et commencer à explorer ce que la personne ressent réellement en dessous.
Ce travail d’exploration de l’espace intérieur — entre ce qui est montré et ce qui est vécu — est précisément là où des approches comme l’hypnose peuvent trouver leur place. Pas pour « guérir » quelque chose, mais pour créer un espace où la performance n’est plus nécessaire.
